Université Libre et Agnostique de Reykjavik

Lise Sundradottir, mai 2069

Après les troubles de 2057 et le retour au calme dans la région de l’antique cité de Marseille, les touristes reviennent peu à peu. Une clientèle essentiellement masculine, venue profiter de la misère humaine.

Il n’est plus rare de rencontrer, à Cannes ou à Tropez, pour évoquer le cas de la mythique Côte d’Azur, un routard chinois avec, à l’arrière de sa moto électrique ou accrochée à son bras, une « kouff », appellation officielle et plus acceptable de la prostituée, qu’il a louée à la semaine ou au mois.

Le tourisme sexuel connaît un effet « boule de neige » qui l’oriente dans le sens d’une massification. Toujours sur la Cote d’Azur, les nouveaux clients sont de plus en plus des jeunes Indiens en quête d’aventures et de sensations fortes.

Suite à la démocratisation de l’usage de l’échographie dès le début du siècle, le rapport hommes/femmes en Inde s’établissait dès 2015 à 130/90, avec des pointes à 140/80 dans les états sécessionnistes musulmans du Nord du pays ( à comparer avec le 115/85 chinois et le 120/95 indonésien), le manque cruel de femmes a poussé de nombreux jeunes hommes à rechercher une compagne hors des frontières nationales.

Ils remplacent peu à peu les vieux touristes saoudiens, turcs ou nigérians, lesquels avaient eux-mêmes déjà succédé aux militaires algériens en stationnement pendant la guerre de Libération. D’autre part, une nouvelle clientèle apparaît sur les plages et dans les bars : Malaisiens, Pakistanais, Brésiliens…

La prostitution « touristique » affecte beaucoup de pays du nord du bassin méditerranéen : Les filles (ou les garçons) y sont jeunes, pauvres et peu éduqués, donc facilement exploitables. Elles arrivent de façon plus ou moins forcée dans la prostitution, « métier » qu’elles n’ont aucune envie d’exercer. A la recherche de sexe facile et bon marché, les touristes sexuels étrangers affluent en quête de cette chair fraîche, disponible et soumise. Nombre d’entre eux, afin de se donner bonne conscience, trouvent toutes les raisons du monde pour se persuader qu’ils n’abusent pas de la détresse de ces jeunes. Ils ne feraient que les aider, les soutenir, voire contribuer au développement de leur pays…

Dans ces régions, après la disparition du tourisme de masse, le secteur informel de la prostitution s’est développé avec l’arrivée plus importante de touristes individuels étrangers.

Le tourisme sexuel de masse se développe ainsi au croisement de l’univers des mobilités touristiques. Pour beaucoup de musulmans, d’indiens et de d’asiatiques, il représente une forme de colonisation nouvelle et adaptée à notre époque. Certains d’entre eux voudraient à tout prix établir une distinction entre la prostitution forcée et la prostitution volontaire ou « libre ». Sous le prétexte que, dans certaines villes du Nord – ou dans des enclaves fortunées ou aisées des pays déshérités (Royaume Islamique d’Angleterre, Confédération Musulmane de Belgique..) –, la prostitution de luxe, dite « libre », pourrait parfois permettre à certaines filles (ayant échappé à la contrainte des proxénètes) de « disposer librement de leur corps ». En revanche, ils admettent que, dans la plupart des régions du Sud – ainsi que dans des enclaves de misère des villes de Tuluss (Toulouse) ou de l’Est, Strasbourg, Lyon, –, la prostitution est toujours une activité exercée sous la contrainte (proxénétisme, violences, viols) . Mais comment combattre la prostitution dans les régions pauvres du Sud, si on prétend que, dans les régions riches du Nord, elle résulterait de choix individuels ?

Une industrialisation des corps

Le touriste organisé se dégage, souvent, de toute responsabilité dès le moment où il foule la terre de sa destination exotique et vacancière. Témoin ce voyageur pakistanais, fraîchement débarqué à l’aéroport de Al Berde (Bordeaux), et qui expliquait : « Voilà, je viens d’atterrir, et désormais je confie mon destin durant les prochaines semaines à Allah et à mon guide, car je suis trop éreinté par mon boulot, et le temps des vacances je ne veux plus penser mais seulement me laisser porter ! » Il n’y avait là, certes, aucune arrière-pensée sexuelle mais d’autres touristes feront aisément le lien, puis franchiront le pas…

En effet, au bout du monde, tout redevient possible, notamment braver une série d’interdits. Autre exemple : un touriste perdu au milieu de son groupe confiera peut-être son destin au guide ou à l’agence de voyage mais, en même temps, il s’autorisera des pratiques qu’il s’interdit d’habitude chez lui. Comme se baigner nu sur une plage à Biarritz, entouré de pêcheurs basques offusqués, ou encore flirter avec une gamine venue s’attabler avec lui pour lui vendre des cigarettes ou des bibelots dans un restaurant à Lacanau…

C’est souvent de la sorte que commence pour le touriste lambda, loin de chez lui, ce qui serait totalement impensable sur ses propres terres. Cette aspiration à la transformation de soi est d’autant plus aisée pour les touristes – organisés ou non – que la déresponsabilisation en voyage s’est installée dans leur esprit… Pour le touriste organisé, l’Autre – l’« indigène », disait-on du temps des colonies – est le serviteur touristique, dont le rôle consiste à être exploité.

Cinq raisons principales sont à l’origine de l’essor du tourisme sexuel de masse dans les territoires islamiques européens : la paupérisation croissante ; la libéralisation des marchés sexuels encourageant plus ou moins directement la traite aux fins de prostitution ; la persistance de sociétés patriarcales et sexistes ; la dégradation de l’image de la femme sur fond de violence sexuelle généralisée et banalisée ; et l’explosion du tourisme international et des flux de migrants en tout genre. Cet essor a été stimulé par deux caractéristiques de nos sociétés : premièrement, la « démocratisation » des flux de voyageurs (des masses de touristes circulant dans tous les sens) ; deuxièmement, l’hypersexualité des jeunes entretenue par des médias obsédés par la violence sexuelle. Il se nourrit aussi de la rencontre entre la misère et la beauté du monde. Misère et beauté attestent de la coupure qui régit l’ordre inégal de la planète. Misère économique au Nord et à l’Est, misère affective au Sud.