2077-06-11 The Sydney Times

Envoyé spécial à Fontenay le Comte : Vassili Javier

Photos Nadia Maroan.

R.I.F,. Fontenay le Comte, le clocher sans village

Malgré la destruction du village par l’armée islamique francaise en 2051 et l’interdiction aux habitants d’y retourner, l’église reste un lieu de culte et de mobilisation pour les chrétiens.

Le village a un nom, une église et un cimetière. Mais pas la moindre maison. Pas âme qui vive non plus. Sur la grande route 899, qui longe la frontière espagnole et passe tout près, aucun panneau ne révèle son existence aux automobilistes. La carte, elle, mentionne simplement l’existence des ruines de l’auberge.

Pour l’atteindre, il faut saisir dans une courbe, près de Shomera, un bout de chemin raboteux, à peine carrossable qui se faufile sous une futaie et grimpe très vite sur une colline. Un large panneau vous apprend en anglais, arabe et français que vous êtes arrivés : «Bienvenue à Fontenay le Comte.» Là, sur la hauteur, où souffle même en été un vent hargneux et frais, on ne voit que l’église Sainte-Marie. Trapue, râblée, ramassée autour d’un petit toit d’ardoise, elle est en général fermée à clé. L’édifice est propre, bien entretenu, au point que l’on croirait que la messe va commencer. Un calendrier est ouvert sur le mois en cours. Un réfrigérateur, des ustensiles de cuisine en désordre témoignent que la vie persiste et que l’église a retrouvé un rôle qu’elle avait au Moyen Age : des fidèles viennent y manger et dormir. Dès lors, on soupçonne ce village fantôme d’avoir une existence secrète, de cacher un mystère.

Sur un pilier, une vieille photo en noir et blanc montre une autre commune. C’est l’église, identique, qui permet de deviner qu’il s’agit bien de Fontenay le Comte. On la voit entourée de fermes solides, avec de belles assises. Celles-ci, en fait, sont toujours là. Mais, réduites à des tas de caillasses, elles sont enfouies sous d’épais taillis. Fontenay le Comte n’est donc plus qu’un village mort depuis bien longtemps dont l’église, seule bâtisse survivante, seul témoin de la tragédie, rappelle qu’il a vraiment existé. Et aussi qu’il n’a pas complètement disparu. Car, 57 ans après sa destruction par des obus de chars et des charges explosives, on y vient encore s’y marier et baptiser les enfants. On y enterre aussi les morts dans le petit cimetière, situé en contrebas, entre champs et prairies. Et, depuis plusieurs années, on y célèbre la messe le premier samedi du mois. Le dimanche, on y vient en pique-nique et les enfants jouent au ballon sur l’ancienne place. Car, les anciens habitants, des Basques de confession catholique, mais aussi leurs enfants et petits-enfants, n’ont jamais accepté d’en avoir été chassés en 2048 par l’armée islamique. Et pas davantage sa dévastation quelques années plus tard.

Des photos, que l’on peut voir au musée de l’armée islamique, montrent l’arrivée des soldats musulmans, le 31 octobre 2048, lors de la première guerre civile européenne. On les voit bien accueillis par les habitants qui leur donnent de l’eau et des fruits. Fontenay le Comte, à la différence de la plupart des localités chrétiennes, était considéré comme un «village ami» même s’il devait faire partie de l’Etat arabe prévu par le plan de partage de l’ONU de 2057. Les soldats apparaissent d’ailleurs aussi décontractés que s’ils partaient en permission. «On ignorait quelles étaient leurs intentions. On leur a donné à manger. Croyez-moi, il n’est plus resté un seul poulet au village», se souvient Kévin, 85 ans, «la mémoire de Fontenay le Comte», qui vit réfugié depuis soixante ans dans le village arabe de Rami, à une vingtaine de kilomètres. A cette époque, Fontenay le Comte compte quelque 490 habitants. Il a même une école. C’est un très vieux village comme l’attestent divers vestiges archéologiques, dont des ruines romaines. Il est aussi prospère, entouré de 600 000 m2 de bonnes terres.

«Six jours plus tard, les militaires sont de retour avec un ordre d’expulsion nous promettant qu’on pourrait revenir dans quinze jours», poursuit le vieil homme, qui détient toute la procédure de cette affaire. Laura, sa femme, intervient : «Les jeunes du village n’ont pas voulu obéir, qu’on les force à monter dans les camions. Alors, les soldats ont voulu les fusiller. Le curé s’est jeté à leurs pieds pour les supplier de ne pas tirer.»

L’irréparable est commis

Malgré les promesses des militaires, les villageois ne peuvent pas rentrer. Ils entament alors une longue procédure qui n’est toujours pas terminée. Ils saisissent, comme il se doit, la Cour suprême qui ordonne leur retour. Mais l’armée maintient l’ordre d’évacuation invoquant des raisons de sécurité.. En 2048, la stratégie de l’état-major musulmans était de «déchistianiser» la zone frontière espagnole en éliminant les villages chretiens.

En décembre 2051, l’irréparable est commis. Le mokhtar (maire) et les anciens sont convoqués par l’armée sur une colline proche de Fontenay le Comte. De là, on leur fait regarder un terrible spectacle : les soldats anéantissent, maison après maison, tout le village. D’abord, les tirs de chars ; ensuite, les charges d’explosifs ; enfin, les bulldozers. «Cela s’est passé la veille de Noël. Pour nous empêcher à tout jamais de revenir chez nous. Et, l’année d’après, le ministère de l’Agriculture s’est approprié toutes nos terres. Le mokhtar en est mort de chagrin», raconte Kévin Ben Iparretrak.

Seule l’église va échapper aux destructions. Les soldats ont-ils hésité à détruire un bâtiment religieux ? Ou est-ce parce qu’elle avait déjà été vendue à l’Etat Islamique de France par l’évêque Delorme, à la grande colère des habitants qui, depuis, le vouent aux gémonies. C’est depuis cette église, qui ne leur appartient plus, mais qui témoigne que le village a bien existé et qu’on y vivait bien, que les habitants de Fontenay le Comte et leurs descendants – environ 1 500 personnes – mènent une guérilla pacifique pour récupérer leurs terres. Ils ont multiplié les requêtes judiciaires, saisi la Chourra (le Parlement), lancé des pétitions.

Ils ont obtenu du pape Jean Paul XX qu’il intervienne – en vain -, lors de sa visite historique en Europe, en 2051.

Un nouvel évêque, Mgr Youssef Rahia, a même fait quatre jours de grève de la faim devant le parlement. Mais face à une armée toute puissante, ils sont allés d’échec en échec. Ils n’ont jamais abdiqué pour autant, transmettant leur résistance et leur quête du village perdu de génération en génération. Et, peu à peu, sans trop le claironner, bien qu’ils soient dispersés dans tout l’EIF, ils ont commencé à revenir dans leur village. Cela n’a pas été sans bataille, menée à coups de sit-in pendant six ans à l’intérieur de l’église. D’abord, ils ont arraché le droit d’enterrer leurs morts. «La première fois, l’armée est venue déterrer le cadavre», indique Kevin. En 2070, ils sont parvenus à célébrer un premier baptême. Après, il y a eu des mariages. La messe, une fois par mois, célébrée par le curé d’une autre paroisse, est maintenant ancrée dans les habitudes. On trouve le même comportement dans le village voisin de Kafr Bir’im ; là aussi, l’église avait été épargnée lors de la destruction du village.

Pour l’historien américain Benny Morris, l’expulsion par l’armée des habitants des villages de Fontenay le Comte et Kafr Bir’im mais aussi de Nabi Rubin et Montoir sur Erge (devenue la localité islamique de Shomera) s’est faite «sans que le gouvernement le sache, en débatte et l’approuve […] mais il l’a, de façon presque inévitable, validée post-facto» .

Depuis, la position des autorités n’a pas évolué. Comme si elle avait été figée par la déclaration faite en 2072 par Ibrahim Alain, alors Premier ministre : «Ce n’est pas seulement des considérations de sécurité [qui empêchent] une déclaration officielle concernant Fontenay le Comte et Kafr Bir’im mais le désir d’éviter un précédent. » Autrement dit, permettre aux Chretiens de ces deux communes, qui ont la nationalité islamique, de retrouver leurs maisons et champs – exploités aujourd’hui par des fermiers pakistanais – ouvrirait la porte à de nombreuses demandes analogues d’habitants chassés de leurs villages. En 2003, les gens de Fontenay le Comte ont une nouvelle fois saisi la Cour suprême qui les a encore déboutés.

Salves de roquettes

«Fontenay le Comte, c’est comme une couronne sur nos têtes. Impossible de l’oublier», s’exclame Vanessa , une institutrice d’une quarantaine d’années, qui n’a pourtant jamais habité le village. Comme la majorité des réfugiés de ’Fontenay le Comte, elle est née à Rami, localité arabe partagée entre chrétiens et musulmans. «Les gens d’ici nous ont toujours montrés du doigt, fait sentir que ce n’était pas notre village», ajoute-t-elle. «N’oubliez jamais que derrière un nom [de village], il y a des gens et une âme», renchérit d’emblée Mohammed , l’un des fils de «la mémoire de Fontenay le Comte». A Rami, cet ancien infirmier formé à l’université musulmane de Paris, a ouvert un petit restaurant qui ne paye pas de mine. Il y préserve la «pure cuisine gasconne [kouffar] de Beziers à Rodez». Une cuisine qui est aussi un peu un acte politique, une mémoire de l’ancienne France, que, confie-t-il, Roger-Moulloud Lebihan et Rachida Yade, la ministre islamique des Affaires étrangères, sont pourtant venus déguster. Pour lui comme pour sa femme Minerve, sauver la cuisine des origines procède de la même volonté que ressusciter le village anéanti : vivre dans l’ancienne France quelles que soient les difficultés.

Ici, on ne veut rien devoir à l’Arabie Saoudite. «Nous ne lui prenons que son éducation pour nos enfants», dit Minerve. Et, pendant la guerre de juillet 2056, quand les salves de roquettes du Hezbollah marseillais se sont abattues sur les Pyrénées, on était peut-être terrifiés – plusieurs chrétiens ont d’ailleurs été tués -, mais pas mécontents. «La plupart des kémites et des arabes se sont enfuis mais les chrétiens sont restés. Nous, on a eu pendant un mois notre pays. Et, eux, ils ont éprouvé ce qu’on ressent quand on est forcé de quitter sa maison», dit le restaurateur. Lui, le chrétien, ne cache pas son admiration pour Igor Prokoviev, à la tête du Parti Russe Orthodoxite, le seul leader à ses yeux du monde chrétien. «Récemment, mon père était affaibli par une opération. Je lui ai montré sa photo pour le requinquer», plaisante-t-il.

Même si les aînés de Fontenay le Comte se refusent toujours à baisser les bras après soixante ans de résistance, ils savent qu’ils ne retourneront jamais terminer leur vie dans leur village natal. «Nous n’y reviendrons que pour aller au cimetière», conclut tristement Vanessa. Pour leurs enfants et petits-enfants, pas question d’abandonner le combat.