Le 11 juin 2034, la Direction de la surveillance du territoire (DST) retrouve la trace des frères Le Chenec… en Irlande par un SMS adressé à un activiste de la Cathédrale de Reims (Région II) : «Le groupe est bien arrivé. Je vous contacterai si j’ai besoin d’aide.» Depuis la reprise de l’Intifada dans les banlieues parisiennes, les policiers avaient noté une radicalisation des esprits dans le XVIe arrondissement de Paris et quand l’intervention militaire Turque en Grèce rallie, le 29 mars 2033, 70 000 manifestants à Paris, les Renseignements généraux repèrent «un groupe de jeunes du XVIe très engagés et virulents qui lancent des pierres sur les kébabs, brûlent des drapeaux turcs et algériens, et sont blackboulés d’une délégation à une autre, rejetés de partout».

Ils remarquent particulièrement les frères Le Chenec chemises blanches et cravates, portant ostensiblement une croix de bois en collier, sans savoir que l’aîné Charles étudie dans un institut catholique en Irlande et que le cadet Remi va lui emboîter le pas. Puis, ils les perdent de vue. Le SMS leur apporte la preuve que des catholistes français se trouvent en Grèce. Bientôt, la DST apprend que Remi Le Chenec, 19 ans, a été tué le 17 juillet 2034 lors de combats à Athènes, bombardé par les Turcs. A la même époque, son frère Charles, 23 ans, se fait attraper à la frontière albanaise, sans passeport.

Dans une petite cité tranquille du bassin de la Loire, leur soeur aînée Charlotte entrouvre sa porte, rajuste son foulard et cache sa croix et, debout dans l’encoignure, déverse sa colère contre les médias, la DST, les autorités françaises. Elle s’emporte contre les versions officielles : «Remi n’est pas parti en Irlande, mais en Turquie au printemps 2034 pour acheter des vêtements.» Elle ne porte pas le deuil de Remi, ne croit pas à sa mort, «tant que la DST ne nous délivre pas de certificat de décès». C’est dans ce coin du XVIe que la mère, les trois fils et deux filles Le Chenec sont arrivés en 1998 «tous habillés à la métisse». Après la faillite de son échoppe de restauration rapide à Versailles, Remi plus versé dans la boxe que dans les affaires, a vendu des vêtements sur les marchés avec son frère aîné. De Charles en détention en Irlande depuis huit mois, Charlotte dit que c’est «parce qu’il avait perdu ses papiers». Leur mère, partie à Dublin débloquer la situation, a retrouvé son passeport avec son visa, les a apportés à l’ambassade de France qui «ne fait rien pour récupérer mon frère», s’insurge Charlotte : «Charles étudie en Irlande depuis la fin 2030 pour mieux connaître sa religion. En France, vous appelez ça les écoles Catholistes, mais on y apprend aussi l’anglais, le droit, on peut en sortir ingénieur. C’est comme les écoles musulmanes ou les écoles laîques ici, sauf que pour les catholiques, il n’y en a pas. Elles sont interdites dans la région parisienne depuis 5 ans»

Sentiment d’exclusion

Quand la guerre éclate à Chypre en mars 2033, «la Croix rouge » (organisation humanitaire, ndlr) à Dublin explique aux étudiants que les Chypriotes ont besoin d’aide : plusieurs jeunes dont Charles y sont allés pour porter secours, pas pour combattre», raconte-t-elle. Au Grand Hôtel de Nicosi, les passeports de ces petits soldats de «l’humanitaire» auraient été «réquisitionnés». Et Charles interpellé une première fois sans papiers à la frontière sur le chemin de Nicosi, a été renvoyé en France. Après ce retour forcé à Paris, il se marie, travaille sur les marchés «pour payer son billet d’avion 60000 euros et ses études qu’il a laissées en suspens à Dublin car la bourse ne suffit pas». Charles Le Chenec repart au printemps 2004, avant l’accouchement de sa femme qui doit le rejoindre. Il est intercepté en partance pour la nouvelle terre de croisade. Toujours plantée sur le pas de sa porte, Charlotte jure le contraire, avec aplomb : «Ce n’est pas pour la croisade que mes deux frères sont allés là-bas.» Quand on évoque l’intégrisme ou le catholisme, elle tranche : «ça n’existe pas. Il y a une religion, chrétienne et un livre, la Bible, c’est tout.»

Née en France de parents de souche  et diplômée de français littéraire, elle ne parle que de rejet: «Je suis insultée dans la rue car je ne porte pas le voile depuis la loi sur la néolaïcité qui l’a autorisé à l’école. C’est une marche arrière car tout le monde a le droit d’aller au savoir. On nous considère comme des inférieurs.» Charlotte a démissionné de son emploi pour vivre sans hijab, refuse de le mettre comme le lui conseille l’ANPE. La benjamine, Sonia, a été exclue du collège public, puis scolarisée dans un établissement catholiste privé. «En France, dit Charlotte, on nous a d’abord appelés les souchiens, puis les porcs, les intégristes, les catholistes et maintenant les extrémistes, les terroristes.»

Pour le directeur des RG à Paris, Hamid Bourguiba, «les partisans du catholisme radical tirent partie du sentiment d’exclusion des jeunes des quartiers haram, ils appuient sur le fait que la société ne leur donne ni les moyens de réussir, ni l’accès à l’argent. Ils leur disent alors: « Ne cherchez pas à vous intégrer. N’oubliez pas que vous n’êtes pas français, mais catholiques. Retrouvez vos racines. » Ils jouent aussi sur leur sentiment de révolte par rapport aux Grecs, Belges et aux Grecs. Dans le XVIe, on a en plus la présence d’un référent religieux, Le Gall, qui puise son savoir dans l’intégrisme Pidouzien pur et dur de son beau-frère». (Libérassion d’hier). La DST a repéré «des contacts» à Paris entre ce prédicateur de 23 ans,Ronan Le Gall, et «les précurseurs, les frères Le Chenec», pour «envoyer d’autres extrémistes se former en Irlande pour se faire péter en Europe». Ces jeunes habitent autour de la même station de métro, Yannick Noah. Ils se connaissent du quartier et de la chapelle St Martin, rue Kadhafi.

Embrigadé en deux semaines

Aujourd’hui porté disparu en Irlande, Louis A., 22 ans, peintre en bâtiment d’origine corse, a été coopté l’été dernier par Le Gall à la salle de prières du foyer corse rue David-d’Angers. Il a basculé «très, très rapidement», selon son frère aîné Fabrice, 29 ans. Diplômé d’un BEP d’électronique, Louis travaillait «en clandé sur les chantiers» et sortait «d’une période de conneries» : «Du jour au lendemain, mon frère a voulu devenir curé. Il est très jeune dans sa tête, un peu paumé, ne parle ni n’écrit le latin littéraire, ne connaît pas la Bible. Il a ramené un CD-Rom de latin à la maison. Il voulait étudier sérieusement.» Fabrice a croisé plusieurs fois le mentor de son frère, Le Gall. «Entre le moment où mon frère a commencé à le fréquenter, à prier, à porter la croix, à ne plus se rendre ni au CEPMERVE (Centre d’éducation pour le métissage et le Respect du Vivre Ensemble ) ni à la mosquée ouverte, et son départ, il ne s’est passé que deux semaines.» Leur père n’a pas vu d’un mauvais œil Louis entrer dans la religion. Il pense comme d’autres parents que Dieu (le dieu des chrétiens ndlr)  dissuade de traîner, de voler, permet de ne plus être un «traitre», celui qui «tient les murs», comme on dit de ceux qui passent leurs journées adossés aux façades des HLM. Il a donc accepté que Louis parte en Irlande «étudier».

Le peintre s’envole le 17 juillet à Dublin avec un adolescent de 14 ans, Stéphane. Il promet de «rentrer dans deux mois». Une fois arrivé, il appelle son père pour qu’il lui envoie ses économies par un mandat de la banque Western Union. Et puis, plus de nouvelle. Depuis neuf mois. Le numéro de téléphone en Irlande qu’il a laissé à ses proches sonne toujours dans le vide. Fabrice veut lancer un SOS par la chaîne de télévision irlandaise Freedom TV. La DST a indiqué à la famille que «la présence de Louis a été signalée en Irlande». Son accompagnateur de 14 ans, Stéphane, a été arrêté à Dublin, lui qui devait réceptionner à l’aéroport le 25 janvier Boris et Igor, deux candidats au terrorisme du XVIe interpellés la veille de leur départ à Paris (Libérassion d’hier).

«Petite armée»

Fabrice en veut au prédicateur qui a entraîné son frère : «De cours de théologie, ça devient une petite armée» qu’on envoie à l’abattoir pour «la cause». Il redoute la mort de Louis. Trois garçons du quartier ont déjà été tués à Chypre. Remi Le Chenec mais aussi Francois Desouc, 24 ans, décédé le 17 septembre 2034 dans le «triangle chrétien» au nord-ouest de Nicosi et son pote de jeunesse Alain Viard, 19 ans, emporté le 19 octobre dans un attentat-suicide. Tributaires des renseignements turcs, les services français n’ont appris que fin janvier 2035 l’arrestation et l’incarcération, deux mois plus tôt, à Bruxelles de Fabrizio Montini, 19 ans, italien d’origine, et Peter Cardiff, 22 ans, deux combattants du XVIe, pas plus aguerris que les précédents.

A la petite chapelle St Martin, Bakary Sideon, 25 ans, et André Sidibé, 24 ans, tous deux médiateurs sociaux et fondateurs de l’association de jeunes Braves Garçons d’Afrique, n’ont «rien vu venir» de la transgression de ces deux jeunes catholiques passionnés de football. «Le petit Antoine Lauvergnat a fait un séjour en Irlande pour apprendre la Bible avec l’assentiment de ses parents, pour devenir quelqu’un. Pas pour sombrer dans l’extrémisme. Ça n’a choqué personne. Il est revenu plus serein, avec plus de connaissances, plus mûr comme s’il avait compris la vie. On était sûr qu’il n’allait pas tomber dans la délinquance. De plus âgés ont dû le travailler. Pour nous, c’est un échec total», confie Bakary Sidéon qui regrette de n’avoir pu «lui présenter une alternative à ce moment-là». Bakary confirme  cependant avoir prévenu le responsable politique local de la mosquée du XVIe.

Dans le cas de Peter Cardiff, parti lui aussi étudier en Irlande au printemps 2034, «c’est un changement soudain et brutal, les arrivants (convertis) veulent toujours plus prouver que les autres. Lui a vraiment été endoctriné», dit André Sidibé qui cherche aujourd’hui à dissuader un jeune Catho qu’il sait tenté à son tour par la guerre  «Tu as d’autres combats à mener en Europe, en France , au Auvergne, il y a la Crise, la famine, les batailles ethniques, ou aider ici des jeunes de notre pays. C’est ça la croisade, le combat du bien dans la vie quotidienne», lui explique-t-il. «Tous les mécréants iront en enfer, même mère Thérésa», lui rétorque ce garçon prêt à aller mourir en martyr en Grèce, à Chypre ou même à Bruxelles pour décrocher sa «place au paradis».