http://www.dedefensa.org/article-si_la_revolte_venait_la_verrions-nous_venir_11_04_2009.html

11 avril 2009 — La chanteuse Kathy Sanborn propose l’expression “Depression Fury”. Désignée par certains comme “the American Enya”, elle est la fondatrice du genre Organic Protest Music. («People ask me how to describe Organic Protest Music. It’s authentic. Organic Protest Music has a lot of heart and soul, and the lyrics are about important topics like peace and social conscience.») Très peace & love et new age, Sanborn annonce-t-elle un renouveau d’une musique populaire engagée comme il y eut, sur un mode pathétique et tragique, lors de la Grande Dépression, – racine incontestable du protest song désespéré?

Son texte parle donc du désespoir des Américains, de leur rage et de leur fureur, sur CounterPunch le 8 avril 2009. Ce n’est pas une opportunité des temps commerciaux, il y a de la réalité derrière tout cela. Sanborn s’est documentée, outre d’offrir une évolution intéressante du langage.

«Recent news accounts of people who have gone berserk after losing their jobs highlight the fact that a new phenomenon has developed. Some call it “recession rage,” as if we were experiencing just a simple economic downturn that is sure to fade away just as quickly as it arrived. Instead, I call the newfangled phenomenon, “Depression Fury,” due to the inescapable conclusion that we have crossed over into the true face of Depression: widespread shantytowns, massive unemployment, and extreme public anger and hopelessness – with no foreseeable end in sight. […]

«If there were ever any doubt that we have a bona fide depression on our hands, that uncertainty has evaporated. Says Money and Markets’ Martin D. Weiss, PhD, “We are already in a depression. Based on the government’s own admission, we have high, double-digit unemployment. That clinches it.” Reports Weiss, “Even the government’s broadest measure of unemployment — now at 15.6 percent — is grossly understated.” Weiss insists the true unemployment numbers are shockingly high: 19.8%!

»During the Great Depression, unemployment numbers were at least 25%, and we are rapidly approaching that point. History reminds us that people who lose their jobs, savings, and investments literally jump out of windows. As much as we don’t like to imagine such desperation, it happens; and we may see more people “losing it” as the depression sinks us all into a deeper morass.»

Sanborn s’attache à détailler les appréciations statistiques du “désespoir économique” qui commence à s’installer aux USA, avec des effets dans les domaines du suicide, des crimes, des actes de violence gratuite suscités par des psychologies déséquilibrées et pressées par les conditions sociales. Sanborn conclut: «From where I sit, “Depression Fury” has only just begun. Let’s hope that the country can pull itself out of the economic quagmire before more people with nothing to lose decide to take out their economic frustrations on innocent victims – or themselves.»

L’idée du désordre psychologique, avec des effets de violence sociale commence en effet à toucher l’évaluation générale. Le 10 avril 2009, le Times de Londres publie un texte sur les tueries aux USA, qui se multiplient, – actes de désespoir, de folie, de fureur, etc. «The US economic crisis and soaring job losses have brought a rash of killings across America with at least 58 fatalities in eight incidents over the past month.»

Les sociologues et autres criminologues, l’air grave et la calculette en bataille, enfoncent quelques portes ouvertes pour vous annoncer que la recrudescence de ces événements est liée à la crise. Surprise, surprise, – mais quand cela est dit avec un diplôme au bout de la plume, cela prend aussitôt du poids.

«While detailed statistics on such tragedies have begun to be kept only in recent years, experts note an emerging pattern. Kristen Rand, legislative director for the Washington-based Violence Policy Centre, said that in most so-called murder-suicides, particularly in the “family annihilator scenarios”, there was “clear, significant involvement of financial pressure”. “And there has clearly been an increase since the economic down-turn,” she added.

»Mark Safarik, a former FBI profiler, is also startled at the number of deaths. “Boy, this is a lot,” he said. He noted that most people who commited such crimes shared the presence of a single catastrophic event, or trigger. “It’s the . . . perfect storm of someone’s last shot at something. For them there’s just no other way out. Or if there’s another way out, they don’t choose it, because they’re going to punish somebody,” Mr Safarik said. He added: “I think that people that are on the edge, that are contemplating such tragic events, sometimes all it takes is that being highlighted in the media for them to go, ‘You know, I could do something like that. I’m that angry’.”

La comparaison avec la Grande Dépression est omniprésente dans les analyses des auteurs US. C’est effectivement sur cette référence que Kathy Sanborn appuie son argument, mais l’on constate qu’elle trouve dans les études scientifiques, également, cette même référence des années 1930. La complainte est toujours la même et il s’agit, là encore, d’enfoncer des portes ouvertes, les résultats des enquêtes scientifiques confirmant les jugements de bon sens; les portes ouvertes rencontrent le bon sens.

«In 1933, people had suffered just about as much as they could bear. Cleveland.com: “At the height of the Great Depression, thousands took to the streets . . . to protest an eviction, sometimes violently. Now, 75 years later, many of the Depression-era woes that spawned the demonstration have returned. History is repeating itself, but this time with barely a whimper.” So far, I might add.

»According to the U.S. Department of Justice, serious violent crime levels have declined since 1993, and “homicide rates recently declined to levels last seen in the mid-1960s.” If violent crime has been waning over time, not so for other types of criminal behavior. In a 2008 NPR interview, San Diego Police Chief Bill Lansdowne explained the crime trends in his city: “Domestic violence, alcohol-related crime, white-collar crime is starting to increase. Identity theft, mortgage fraud, senior abuse, too — people taking advantage of seniors, trying to get to their money.”

»Can we expect more violent crime as the economy continues to plummet? Unfortunately, the answer may be yes. In a journal article, “A Comparison of Changes in Police and General Homicides: 1930–1998,” by Kaminski and Marvell, the authors state: “The researchers pointed out that the harder the economic times and the greater the economic uncertainty, the higher the murder rates were for both police officers and the general public. Following that trend, the highest police homicide rate was in the 1930s during the Great Depression. In contrast, when the economy was booming in 1998, the rate for police homicides was more than 80 percent lower than in 1930.”»

Rapidité de la psychologie

Tout se passe comme si l’on commençait à entrer dans le domaine des conséquences sociales d’une évolution psychologique qui a pris quelques mois, un peu plus d’un an tout au plus, à maturer. Nous serions inclinés à considérer l’hypothèse que le début des “primaires”, en janvier 2008, notamment avec l’affirmation inattendue de Barack Obama dès la première d’entre elles, sur le thème de “l’insécurité éonomique” avec l’implicite mise en cause du système qui l’accompagnait, représente le départ de cette évolution psychologique. Nous en parlions le 4 janvier 2008. La même tension n’a pas été soutenue dans les mois qui suivirent. Sur le terme, les événements ont confirmé cette première tendance, avec une fureur et une puissance extraordinaire à partir du 15 septembre 2008, avec Obama effectivement élu par la crise, avec un enchaînement du désespoir devant les événements de la crise de septembre et d’enthousiasme, sur la fin de la campagne électorale, pour le candidat démocrate considéré comme un “sauveur” . L’on imagine aisément l’effet sur les psychologies US de cet enchaînement d’événements déstabilisants, voire déstructurants.

Le résultat serait cette rapide maturation qu’on observe. Le laps de temps est très rapide entre la réalisation de la crise et les effets sociaux qu’on commence à constater, – outre les événements sociaux eux-mêmes, comme les “tent cities” , équivalent des Hoovervilles apparues à partir de 1931. Il importe en effet de distinguer la “réalisation” de la crise qui se fait par la communication et des événements cathartiques, et les effets réels qui se font sentir avec cette “réalisation” mais ne sont pas identifiés comme tels. La crise comme événement psychologique, dans ses effets sur la psychologie, intégrant les événements économiques qui la précèdent autant que la publicité qui en est faite par la communication, cette crise-là commence en janvier 2008, s’affirme dramatiquement à partir de septembre, avec des alternances d’enthousiasme comme en octobre-novembre 2008, et ses effets sociaux apparaissent d’une façon significative au début 2009. On peut donc dire que la crise psychologique qui accompagne la crise économique a mis au plus un an pour se manifester socialement. (Là aussi, il faut se fier à la perception, venue de divers facteurs dont l’évaluation sociologique: c’est à partir de janvier 2009 qu’on identifie des événements de violence sociale liés à la crise.) C’est très rapide, par exemple par rapport à la Grande Dépression où l’événement cathartique de départ est pour la psychologie le Grand Crash d’octobre 1929, tandis que les effets sociaux de la crise psychologique n’apparaissent qu’à l’hiver 1931-1932.

Cette rapidité n’a aucune raison de cesser. Il existe bien entendu une dynamique de la crise qui se décompte en nombre d’emplois perdus et se fixe dans des effets constamment aggravants pour la psychologie. L’establishment lutte contre la crise à sa façon, qui n’est pas nécessairement bénéfique face à cet effet de contagion de la déstructuration de la psychologie. Pour poursuivre la comparaison avec la Grande Dépression, on observe qu’il existe également un effet de contraction au niveau des événements de destruction, qui conduit la direction US à lutter parallèlement contre la crise financière et la crise économique. On connaît déjà l’effet de cette lutte parallèle, avec la disproportion grotesque entre l’aide apportée à ceux qui sont les responsables de la crise (l’“industrie financière”), immédiate, instantanée, sans aucune condition restrictive sérieuse et sans aucune demande sérieuse de changement et d’autolimitation, et l’aide apportée aux victimes de la crise économique, beaucoup plus tardive, beaucoup plus lente et entravée par divers obstacles érigés pour l’occasion ou mécaniquement présents. En 1933, à l’arrivée de Roosevelt, la lutte en faveur des victimes de l’économie fut la priorité absolue. Quelle que soit son efficacité économique, cet événement eut un effet psychologique prodigieux, stoppant net la dégradation qui était devenue vertigineuse à l’hiver 1932-1933.

L’énigme fondamentale de cette crise aux USA, – la crise financière et économique, sans se référer aux autres courants de crise, très nombreux, – réside dans ce point central de l’évolution de la psychologie collective. Si sa dynamique d’aggravation se poursuit, des accidents majeurs sont possibles, dont on ne peut prédire quelle forme ils auront; il pourrait même s’agir d’une déstructuration souterraine du fragile tissu social, rendant la collectivité US de plus en plus vulnérable. L’éventuelle amélioration de la situation économique qui est déjà annoncée, y compris par le biais de campagnes quasi automatiques du système, comme à l’habitude, de virtualisation de la situation, par “mésinformation”, désinformation, etc., n’améliorera pas nécessairement cette situation. Il peut se créer un phénomène parallèle et antagoniste de contraction de la crise et d’élargissement du malaise, créant un sentiment encore plus fort de rupture de solidarité de la population avec le système: contraction de la crise financière et, éventuellement, de la crise économique au bout d’un certain temps, élargissement des effets au niveau des citoyens, avec les conséquences au niveau psychologique. Le fait que le sentiment (plus que l’“opinion”, nous semble-t-il) des citoyens US vis-à-vis du binôme antagoniste capitalisme-socialisme soit si peu conforme à l’habituelle sanctification du système capitaliste est à notre sens l’effet du malaise psychologique qui frappe la population.

La question qui se pose est de savoir si cette évolution, qui se fait sous nos yeux avec l’étrange privilège qui nous est donné de pouvoir la mesurer, constitue ou non une réponse à cette autre question : “Se révolteront-ils” ?.

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