Pour certains il s’agit là d’une question théorique loin de toute réalité et donc la lecture de cet article n’est qu’une perte de temps. Laissons-les donc subir les prochaines vagues financières successives faites d’espoir et de désespoir et tentons d’abord de voir avec un peu de lucidité et de logique ce que l’avenir nous réserve. La grande presse financière nous a habitués ces dernières années à un discours d’experts éternellement rassurant visant à prolonger l’illusion que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

Ainsi la crise des subprimes n’avait aucune chance de se propager, une récession aux Etats-Unis et en Europe était improbable, aucune grande banque ne ferrait jamais faillite (déjà 22 faillites bancaires aux US pour l’année en cours), l’économie mondiale ne risquait rien car la croissance chinoise ne pouvait ralentir, les gouvernements et les banques centrales ne laisseraient pas la crise s’étendre à l’économie réelle, les actions n’ont jamais été aussi bon marché car les mauvaises nouvelles sont déjà incorporées dans les prix, etc.

Mais la réalité s’est avérée être bien loin des opinions exprimées par ces « experts ». Jamais encore une crise n’a été aussi fulgurante: selon le dernier rapport du MSCI la destruction de richesse sur le marché des actions au niveau mondial a dépassé les 30 000 milliards de USD (soit deux fois plus que le PIB américain, une pile de billets de 1 dollar haute de pratiquement 8 fois la distance terre-lune !). Les pertes de valeur de l’immobilier US sont chiffrées à 5000 milliards de USD quant aux pertes liées au crédit elles pourraient atteindre les 1000 milliards de USD. Il est pratiquement impossible de se représenter de tels montants mais ils donnent le vertige et sont à la hauteur de la gravité de la situation.

Il vaut donc mieux avoir le courage d’affronter cette réalité en face même si celle-ci est noire et que les forces en présence sont telles qu’aucune autorité publique ne pourra empêcher l’inéluctable de se produire. La plus grande difficulté est d’anticiper le timing bien plus que la suite des événements.

Si l’on devait caractériser cette crise par un seul mot ce serait la peur. Ce sentiment grandissant va nous servir de fil conducteur pour tenter d’anticiper les événements. Pour que l’économie redémarre il faudra en premier lieu que cette inquiétude grandissante se dissipe car c’est l’espoir en l’avenir qui incite les gens à acheter, créer et investir. Les banques et les entreprises répondent alors à cette demande. Aucun gouvernement ne peut forcer des consommateurs apeurés à acheter.

Les entreprises frappées avec une brutalité inouïe.

Même anticipés par quelques rares analystes, les événements financiers d’octobre ont surpris tout le monde par leur ampleur et leur rapidité. Il en sera de même pour le choc que vont subir les entreprises, l’économie réelle ne glissera pas lentement vers la récession mais la chute sera, elle aussi, d’une exceptionnelle violence. Bien entendu les premiers secteurs industriels touchés seront ceux où le consommateur final dépend directement du crédit : l’immobilier et l’automobile. Et en comptant les sous-traitants cela fait immédiatement beaucoup de monde.

Le secteur du transport routier ou aérien sera lui aussi très lourdement frappé. Quant au transport maritime il sera lui doublement atteint : d’une part par la récession et d’autre part par la raréfaction des lettres de crédits garantissant le paiement de la livraison (ce qu’atteste déjà le crash sans précédent du « Baltic Dry Index »).

Egalement en première ligne, les entreprises à l’origine purement industrielle qui, attirées par les profits nettement supérieurs des banques, ont développés de manière disproportionnée leurs activités financières. Un bon exemple est le géant General Electric dont la division GE Capital a généré 42% de l’ensemble des profits du groupe en 2007. GE Capital est une sorte de banque qui émet des cartes de crédit, qui offre en leasing 1800 avions commerciaux, qui finance de l’immobilier, des autos, etc. Impossible de rentrer dans les détails mais les nuages noires s’amoncellent. Bien entendu General Electric dont la chute du cours de bourse s’accélère de jour en jour et qui a demandé l’aide de fonds souverains asiatiques, pourra toujours compter sur un sauvetage en 2009 par le gouvernement US mais qu’en sera-t-il de tous les autres dans le même cas ?

Un des effets pervers de la mise à disposition de crédits faciles est de fausser le signal demande-offre. C’est particulièrement évident dans le secteur de l’immobilier. Les propriétaires en demandent toujours plus car ils savent que les acheteurs peuvent emprunter facilement et c’est ainsi que l’immobilier résidentiel et commercial flambe. Cette montée des prix agit comme un véritable appel d’air que les promoteurs immobiliers interprètent à tort comme un signal : la demande est forte, nous devons y répondre et construire massivement. Grave erreur, ce n’est pas la demande qui est forte mais bien plutôt la création monétaire. Ces constructeurs se retrouvent maintenant avec d’énormes stocks d’invendus en immobilier résidentiel alors que les prix baissent inexorablement mois après mois. Le même phénomène se produit de manière généralisée : lorsque le consommateur dispose de crédits faciles, il a tendance à sur-consommer. Les entreprises interprètent cette consommation comme une demande réelle, elles empruntent à leur tour et investissent pour répondre à cette fausse demande. Dés que le crédit se tarit, la demande artificielle s’effondre brutalement car le consommateur se remet à consommer en fonction de ses moyens réels et n’achète que ce qui lui semble vraiment nécessaire. Et c’est pour cela que le choc sera très impressionnant : la plupart des entreprises ne sont pas préparées à fonctionner dans un milieu où le crédit est devenu rare.

Et pour rendre les choses encore plus compliquées, bon nombre de ces entreprises sont devenues dépendantes aux dettes à court terme, les « commercial paper » qu’elles ont de plus en plus de mal à prolonger (« roll over ») ou à convertir en prêts à long terme. On estime qu’en 2009, environ 900 milliards de dettes émises par les entreprises en Europe et aux Etats-Unis arriveront à maturité et devront être renouvelées et on peut craindre que le marché n’exige alors des primes de risque record.

Et je ne parle même pas d’un autre effet pervers du crédit facile : le rachat d’entreprise par effet de levier, les fameux « Leverage Buyout » grande spécialité de certains hedge funds. Combien d’entreprises saines se sont soudain retrouvées à la limite du surendettement pour financer leur rachat ? Pour la plupart celles-ci ne résisteront pas à la déflation.

Un premier signe qui ne trompe pas est l’écart qui existe entre les T-Bill à 3 mois et les emprunts obligataires (notés Baa) des entreprises. Il faut remonter à 1934 pour voir de tels écarts: autrement dit, les investisseurs ont peur de prêter aux entreprises. D’ailleurs le coût des CDS (assurance défaut de paiement) liés aux entreprises ne cesse d’augmenter.

Même le petit commerce est frappé : nombreux sont les petits commerçants ayant emprunté ces dernières années pour remettre à neuf leur magasin. Ils se retrouvent endettés avec une clientèle de plus en plus frileuse.

Le premier corollaire de la tourmente que vont traverser les entreprises est l’explosion du chômage réel qui pourra atteindre 30% en Europe, au creux de la dépression.

Les fonds de pension dans la tourmente

La déflation monétaire entrainera des chutes boursières durables avec des conséquences dramatiques sur les retraites financées directement ou partiellement par ces bourses. Ainsi on constate qu’aux Etats-Unis, de janvier à septembre 2008, en moyenne un fonds de pension d’un Etat ou d’une municipalité a perdu 14,8% alors qu’il a comme objectif 8% de profit. En Amérique 21 millions de fonctionnaires, d’enseignants, de pompiers et de policiers ont confié leur retraite à 2700 fonds qui gèrent des actifs équivalents à 1400 milliards de USD. 40% de ces fonds se retrouvent incapable d’assurer le paiement futur des retraites des cotisants actuels. Cette crise des fonds de pension tombe mal alors que la génération des « baby-boomers » s’apprête à prendre sa retraite. « California’s Calpers », le plus gros fonds de pension public aux USA annonçait le 24 octobre dernier avoir perdu, au 3ème trimestre, 40 milliards de USD en valeur d’actifs soit 20%. L’Etat du New Jersey est pour ainsi dire en faillite après que son fond de pension public vient d’enregistrer une perte telle que la valeur de ce fonds est maintenant estimée à 60 milliards de dollars soit la moitié de ce qu’il est censé verser dans les prochaines années.

Le 20 novembre dernier le sénat argentin votait la nationalisation de fonds de pension privés gérants 24 milliards de USD. Officiellement pour les sauver de la faillite. Est-ce qu’un tel scénario est envisageable dans l’Amérique d’Obama ? Poser la question est certainement y répondre !

Partenariat public-privé

Au fur et à mesure que la crise va s’intensifier et que les tentatives de reprise boursière vont s’essouffler et se solder en crash à répétition, les investisseurs déçus vont fuir les marchés traditionnels et surtout les hedge funds. Parallèlement à ces chutes boursières, les autorités publiques vont tenter de relancer l’économie. Les états vont emprunter pour « investir » essentiellement de trois manières:

– Dans des plans de relance éco-keynésien. Autrement dit une relance par les économies d’énergie et la lutte contre le dérèglement climatique prétendument provoqué par l’homme plutôt que par le soleil. Ainsi pour aider l’immobilier en crise, on va voir l’Etat investir dans l’isolation de bâtiments publics ou privés. On verra la construction d’éoliennes, de centrales solaires, géothermiques, etc. Naturellement les travaux publics classiques ne seront pas négligés. Par exemple, l’ « American Society of Civil Engineers » estime à 1600 milliards de USD sur 5 ans le montant nécessaire pour remettre en état les routes et le réseau électrique aux Etats-Unis. Un autre classique des plans de relance est la mise en chantier de logements sociaux.

– Dans des fonds parapublics destinés à financer ces plans de relance ainsi que des prises de participation de l’Etat dans des entreprises privées en difficulté, « trop grosses pour faire faillite » . Ils serviront aussi à décharger les bilans bancaires de l’immobilier résidentiel et commercial que les banques auront saisi dans un marché en pleine déroute. Officiellement pour en faire des logements sociaux. Toujours en vue d’aider les banques ces fonds pourront subsidier des prêts hypothécaires déficients voire même contribuer à nationaliser des banques pour les forcer à prêter de l’argent. Divers incitants fiscaux et autres garanties étatiques seront offertes aux investisseurs privés, ravis de trouver dans ces fonds un havre de paix, loin des bourses.

– Dans l’engagement massif de fonctionnaires publics ou parapublics

Selon le pays concerné, l’accent sera mis sur un axe plutôt qu’un autre. Face à des rentrées fiscales en baisse et des emprunts en forte hausse, les états seront ravis de pouvoir sous-traiter certaines activités publiques au secteur privé. Ainsi par exemple, il faut se préparer à voir l’or bleu, l’eau, partir définitivement dans les mains du privé. La compagnie française Veolia Water dessert déjà 600 municipalités aux Etats-Unis et ce n’est qu’un tout début.

Autrement dit, on va donc assister au développement spectaculaire de « partenariats » public-privé.

Mais ces plans ne fonctionneront pas. De l’argent pour maintenir artificiellement en vie une entreprise qui a commis d’énormes erreurs est de l’argent non productif. Le problème est simplement reporté dans le temps. Il vaut mieux trancher le membre malade plutôt que de laisser le corps être gagné par la gangrène. Ainsi il est parfois préférable de ne rien faire. Pour donner une image, si toutes les banques devaient faire faillite, il ne s’écoulerait pas un jour avant que de nouvelles banques saines ne les remplacent car la demande pour un système bancaire digne de confiance est très forte. Mais comme un politicien ne peut pas compter sur une telle politique pour s’attirer la sympathie des électeurs, elle n’a aucune chance d’être mise en place.

Les analystes vont se détourner de leur obsession de ces dernières années, à savoir le profit par action et s’intéresseront prioritairement à l’analyse des cashflows et de la structure du capital des entreprises. Ne dit-on pas que lorsque la marée baisse tous les bateaux descendent. Toute entreprise qui ne disposera pas d’une manière ou d’une autre d’une garantie de l’Etat apparaîtra comme condamnée. Aucune banque n’envisagera de lui prêter de l’argent et son cours de bourse restera au plus bas. Pour accéder aux capitaux, ces entreprises devront se tourner vers des investisseurs spécialisés dans le “venture capital” qui investissent en direct sans passer par la bourse. On va voir le grand retour du capital-risque mais cette fois pour des entreprises développées qui auraient auparavant tout simplement procédé à une introduction en bourse ou à une émission d’actions (ou d’obligations) sur le marché secondaire.

Quand les forces de gauche se réveillent

Face à des banques sous perfusion étatique, face à des assureurs qui tel AIG vont être incapables d’assumer les CDS qu’ils ont émis et surtout face à une activité industrielle en plein effondrement on peut s’attendre à ce que les « forces de gauche » ne restent pas les bras croisés.

Quand les gens vont voir les licenciements se propager avec une rapidité exceptionnelle comme une onde malfaisante, la peur et le désespoir vont grandir. Face à un monde politique discrédité car incapable d’empêcher quoique ce soit, on va assister à une montée en force des syndicats. Entre deux manifestations, ceux-ci exigeront toutes sortes de mesures comme l’autorisation administrative avant licenciement ou le retour des taxes sur l’importation.

Il faudra trouver un bouc émissaire pour canaliser la colère et le sentiment d’injustice. Quelle sera la cause avancée ? Bien entendu la spéculation financière, dérégulée et portée par des investisseurs, nantis, avides de profits, insensibles à toute forme de solidarité et toujours prêts à échapper aux « justes » taxes en cachant leur patrimoine dans des paradis fiscaux.

Comme la plupart des gouvernements européens vont devoir financer des déficits grandissants, toutes les méthodes seront bonnes pour inciter les investisseurs à investir sagement dans des obligations gouvernementales réputées sans risque. On peut donc s’attendre à toute une série de taxes nouvelles sur les profits financiers (sauf ceux liés au financement des Etats) accompagnés d’une véritable chasse aux sorcières visant à effrayer les investisseurs désireux d’abriter leur patrimoine loin de l’enfer fiscal.

En ligne de mire, le centre financier européen le plus connu: le Luxembourg. Comptons sur les mouvements de gauche pour multiplier les manifestations dans ce pays. Les accusations seront tout à fait injustifiées mais on aura quitté depuis longtemps le domaine du rationnel. Avec toutes ses banques, sa population en apparence « aisée », ce petit pays deviendra le symbole du mal et il ne pèsera pas bien lourd pour empêcher le vote de directives contraignantes face à une population européenne en plein désespoir. Avant même que ces directives n’entrent en application, la plupart des clients apeurés auront fui.

En plus, on peut se préparer à des restrictions sur les flux de capitaux et à une intensification des contrôles douaniers aux entrées des autres pays offrant une fiscalité avantageuse.

A quoi ressemblera une dépression au 21ème siècle ?

Au fur et à mesure que les plans mis en place par les gouvernements apparaîtront comme inefficaces, la confiance va s’effondrer et entraîner avec elle toute idée de redémarrage économique. Une grave dépression va s’installer durablement aux Etats-Unis et dans une moindre mesure dans certains pays européens. La vie quotidienne et les modes de consommations des populations seront gravement affectés. Tentons d’énumérer quelques caractéristiques qui se développeront plus ou moins selon les spécificités des pays concernés.

Contrairement à la dépression de 1929, il n’y aura bien évidement pas de gens affamés et dévêtus dans les rues. En plus des services sociaux, les vêtements ainsi qu’une nourriture de mauvaises qualités et relativement bon marché ne devraient pas manquer.

– Des quartiers entiers, envahis par des squatters profitant des maisons vides sous le coup des saisies immobilières seront désertés par les derniers habitants. Les villes appauvries ne recruteront plus de policier face à une criminalité grandissante et on assistera à l’organisation de milices privées de plus en plus nombreuses.

– Les gens loueront plutôt que d’acheter leur logement. Ils seront prêts à occuper une petite place, au dessus du garage, chez des membres de leur famille. Les enfants retourneront vivre chez leurs parents ou grands parents et ils quitteront plutôt les villes pour trouver du travail à la campagne.

– Au quotidien les gens ne sortiront plus de chez eux, ne conduiront plus, ne partiront plus en vacances et passeront énormément de temps devant la TV. Ce comportement sera très négatif pour l’horeca. L’alcoolisme augmentera accompagné de violence domestique et de suicide. La natalité va s’effondrer. Les divorces diminueront car les couples ne pourront plus se permettre de se séparer. Les gens réduiront fortement leurs dépenses, garderont le plus longtemps possible les objets chers (voitures, meubles, etc.) avant de les remplacer. Ils se contenteront des petits plaisirs de la vie et se mettront à élever poules, lapins et cultiver leur petit potager.

– Les licenciements seront nombreux ainsi que les manifestations de rue. Les adolescents tenteront de faire des petits boulots pour aider leur famille. Jeunes et vieux vont se retrouver en forte concurrence sur le marché du travail. Ceux qui auront un emploi seront exaspérés de devoir payer des taxes pour les retraités qui seront pointés du doigt.

– Les urgences des hôpitaux seront prises d’assaut car les gens ne pourront plus payer les visites médicales. Bon nombre d’ONG feront faillite faute de donateurs suffisant

– On verra l’apparition de nombreuses monnaies parallèles telles que B.Lietaer les a décrites dans son excellent livre « The Future of Money ». Les réseaux d’échange d’heures de travail vont se multiplier.

Avant la fin de son mandat le Président Obama sera amené à diriger les Etats-Désunis d’Amérique ! Que ceux qui trouvent cela absurde fassent mentalement la liste des événements financiers qui se sont produits ces deux dernières années alors qu’ils les considéraient a priori comme impossible.

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