La mesure par âges et par cohortes des flux de mobilité sociale entre les générations a mis en évidence l’évolution sensible au cours des trois dernières décennies des perspectives de mobilité sociale en France.

Si les générations nées dans les années 1940 ont bénéficié de ladynamique des Trente glorieuses pour connaître un puissant mouvement ascendant, la situation se dégrade ensuite progressivement jusqu’à atteindre un niveau plancher pour les générations nées au tournant des années 1960.

Même si le mouvement global demeure positif, il l’est de moins en moins. A l’âge de 40 ans, au début des années 1980, les mobiles ascendants sont 2,6 fois plus nombreux que les descendants. Vingt ans plus tard, au même âge, le rapport n’est plus que de 1,6.

Cette dégradation est d’autant plus remarquable qu’elle est généralisée aux fils et aux filles

de toutes les origines sociales. Depuis le bas de la structure sociale, les trajectoires ascendantes vers les emplois d’encadrement sont moins fréquentes en 2003 qu’en 1983. Ainsi, alors qu’en 1983, 25% des enfants d’ouvriers occupaient à l’âge de quarante ans un emploi de cadre ou de profession intermédiaire, la proportion est tombée à 20% vingt ans plus tard.

Depuis le haut de la structure sociale, la fréquence des trajectoires descendantes s’est sensiblement accrue : en 1983, 14% des enfants de cadres supérieurs nés entre 1944 et 1948 occupaient un emploi d’employé ou d’ouvrier, contre 26% de leurs homologues nés entre 1964 et 1968.

L’augmentation significative de la part des trajectoires descendantes constitue ainsi un élément central de la dynamique qui a secoué la société française depuis les chocs pétroliers des années 1970. Dans un tel contexte, le diplôme demeure plus que jamais le premier rempart face aux risques de déclassement social. Dès lors, dans la mesure où l’inégalité des chances scolaires demeure une réalité tangible, y compris vers le haut de la structure sociale (parmi les enfants de cadres, la corrélation entre le niveau de diplôme de l’individu et celui de son père reste très forte), les enfants de cadres dont le père est peu diplômé sont plus nombreux à être.confrontés à la mobilité descendante que leurs homologues dont le père détient un diplôme initial élevé.

Toutefois, là où une origine cadre solidement ancrée dans la lignée suffisait autrefois à pallier une scolarité difficile, cet avantage comparatif s’est considérablement amenuisé, si bien quel’augmentation de la part des trajectoires intergénérationnelles descendantes concerne l’ensemble des enfants de cadres. Parmi les déclassés, la part des enfants de cadres dont le père est pourtant diplômé du supérieur a même progressé entre 1983 et 2003, approchant les 40%.

Par ailleurs, même si la fréquence accrue des trajectoires intergénérationnelles descendantes s’explique en premier lieu par des facteurs structurels (en vingt ans, l’origine sociale moyenne des individus s’est élevée) et par les bouleversements introduits par une crise économique durable qui frappe durement les générations nées au tournant des années 1960, l’expérience de la mobilité descendante n’est évidemment pas indolore.

Certes, les individus, tant pour faire bonne figure face à l’enquêteur que pour s’ériger en auteur de leur propre existence, investissent dans le discours un espace de négociation pour relativiser l’ampleur de leur trajectoire intergénérationnelle. Cette négociation s’opère à deux niveaux.

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Dans un premier temps, cantonnés dans des emplois d’exécution et ne pouvant faire état d’une réelle réussite professionnelle sur la base des critères traditionnels (niveau de la rémunération, exercice de responsabilités, etc.), les déclassés interrogés défendent une autre conception de la réussite professionnelle, fondée sur la dimension integratrice du travail. Dans un second temps, ils développent une conception de la réussite sociale éloignée de la réussite professionnelle et basée sur la valorisation d’autres sphères de l’existence. Pour autant, cette hiérarchisation des sphères de l’existence aux dépens de la sphère professionnelle semble être contrainte par une situation professionnelle décevante et n’apparaît guère comme le résultat d’un choix de vie délibéré, effectué a priori.

Pourtant, la trajectoire intergénérationnelle des individus est toujours signifiante à leurs yeux,l’expérience du déclassement social n’est pas univoque. Plus précisément, deux types d’expérience peuvent être distingués.

Pour un certain nombre d’individus tout d’abord, l’expérience du déclassement social se traduitpar la mobilisation d’une identité collective, celle de l’appartenance à une « génération sacrifiée », victime de la crise économique. Les déclassés mobilisent alors un discours « savant », émaillé des arguments fournis par les travaux d’économistes et de sociologues, pour expliquer leur trajectoire.

La mobilisation d’une identité collective ne signifie toutefois pas que l’expérience de la mobilité descendante va de soi. Au contraire, cette dernière apparaît comme d’autant plus injuste aux yeux des individus concernés qu’elle est paradoxale, car bien que plus diplômés que leurs parents, ils connaissent une moindre réussite sociale. Ces déclassés appartiennent en majorité à des lignée où la position de cadre est récente : issus de milieux modestes, leurs pères ont souvent accédé à un emploi de cadre par promotion en cours de carrière, malgré un faible niveau initial de diplôme.

Dès lors, pour leurs enfants, la poursuite d’études plus longues répondait à un projet familial dont l’objectif était clair : la réussite sociale, et donc le maintien de la position de cadre nouvellement acquise. Par conséquent, pour ceux qui ont poursuivi leurs études au-delà du baccalauréat mais occupent néanmoins des emplois d’exécution, l’école n’a pas tenu ses promesses et le sentiment de frustration est à la hauteur de l’investissement consenti. Ayant « joué le jeu », ces déclassés ont en réalité le sentiment d’avoir été trompés et leur discours en porte la marque, riche en contestations et en revendications.

Pour d’autres déclassés en revanche, l’expérience de la mobilité descendante s’effectue sur le mode de l’échec personnel. Dans ce cas, les déclassés se vivent comme les principaux responsables de leur trajectoire. Nés et socialisés dans des milieux riches en capitaux économiques et culturels, issus de lignées où la position de cadre est anciennement ancrée, le maintien de la position des parents allait de soi. Las, des études moyennes l’ont rendu impossible.

Leur niveau d’étude n’est pas inférieur à ceux qui vivent leur déclassement sur le mode générationnel, mais là où un diplôme de niveau bac+2 constituait une promesse de réussite sociale pour ces derniers, il est ici synonyme d’échec. Le sentiment d’être le maillon qui vientbriser l’histoire de la lignée est alors fort et il amène les individus à de multiples remises en cause, liées à une difficulté à trouver sa place, au sein de la famille, et plus largement, au sein de la société. Dès lors, la tentation du retrait et du repli sur soi semble réelle.

Enfin, bien que différentes, ces deux expériences soulignent que le déclassement social influence la manière dont on se représente le fonctionnement de la société et agit sur les attitudes, opinions et représentations politiques. De ce point de vue, la recomposition originale du discours économique et social constitue un des faits les plus marquants. Parce qu’ils sont cantonnés à des emplois d’exécution et exposés à la précarité, les déclassés expriment un souci de protection de la part de l’Etat et se montrent très hostiles aux fondamentaux du libéralisme économique.

S’ils sont ainsi attachés à la fonction protectrice de l’Etat, ils se montrent en revanche d’une rare virulence à l’encontre des chômeurs, Rmistes et exclus. Cette critique très forte des « assistes » s’explique de deux manières. D’une part, ne pouvant pas défendre l’idée d’une réussite sociale équivalente à celle de leurs parents, les déclassés déplacent les critères de la réussite. Pour eux, cette dernière réside alors dans le fait d’avoir toujours eu un travail, même peu gratifiant, et de ne s’être pas laissé décourager, ce qui les amène à valoriser l’effort et la volonté individuels, qualités faisant défaut selon eux aux « assistés ». D’autre part, ce rejet obéit également à un souci de distinction d’autant plus puissant que la crainte est forte de venir un jour renforcer les rangs des exclus. Se distinguer des « assistés » dans le discours, c’est tenter de conjurer le risque d’une chute encore plus forte.

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